Si l'on demande à un Bulgare de citer la ville la plus chargée d'histoire de son pays, la réponse vient sans hésiter : Veliko Tarnovo. Construite sur trois collines escarpées au-dessus d'un méandre de la Yantra, dans le centre nord du pays, l'ancienne capitale du Second Empire bulgare conserve, au-dessus du parler quotidien, un parfum de légende. C'est ici que la culture orthodoxe bulgare a trouvé son apogée médiévale, ici que les patriarches ont siégé, ici que l'art religieux a produit certains de ses chefs-d'œuvre. C'est aussi ici, en 1393, que le rideau est tombé après un siège ottoman de trois mois.
À l'occasion du passage du Giro d'Italia 2026 — la course se conclut à Veliko Tarnovo le 9 mai pour son étape 2 — nous avons recueilli les éclairages d'Ivan Petrov, historien médiéviste basé à Sofia, spécialiste du Second Empire bulgare. Il nous parle de l'origine du nom de la ville, de la forteresse Tsarevets, des grandes figures qui y ont vécu, des traces que tout visiteur peut encore voir aujourd'hui, et des erreurs typiques des touristes français.
L'origine du nom et la genèse de la ville
Claire Vasseur :Ivan, commençons par le commencement. Pourquoi Veliko Tarnovo ? D'où vient ce nom ?
Ivan Petrov :« Tarnovo » est probablement une contraction d'un mot slave désignant les épines (le « trn » bulgare contemporain). Selon une étymologie largement admise, la ville devait son nom aux buissons épineux qui entouraient les collines avant l'occupation médiévale. « Veliko » signifie « grand » en bulgare, et a été ajouté plus tardivement, après la libération de 1878, pour distinguer cette ville de plusieurs autres « Tarnovo » mineurs en Bulgarie.
Au Moyen Âge, le nom officiel était simplement « Tarnov » ou « Tarnovgrad » (« la cité de Tarnov »). Les chroniqueurs byzantins parlaient de « Trnovon ». Beaucoup de touristes nous demandent pourquoi on dit parfois « Tarnov » : c'est simplement la forme médiévale et archaïque, qu'on retrouve dans certaines inscriptions et traductions anciennes.
Claire Vasseur :L'occupation du site est-elle antérieure au Second Empire bulgare ?
Ivan Petrov :Largement antérieure. Les fouilles archéologiques ont mis au jour des vestiges thraces (Ve-IVe siècles avant J.-C.), romains (IIe-IVe siècles), et surtout byzantins (Ve-XIe siècles). Le site stratégique des trois collines a toujours été convoité : la Yantra fait un méandre serré, les pentes sont abruptes, la défense naturelle est exceptionnelle.
Mais c'est en 1185 que la ville prend son envol historique. Cette année-là, les frères bolyars (nobles) Ivan Asen et Pierre Asen lancent la révolte contre la domination byzantine. Ils s'installent à Tarnovo, font de la forteresse leur quartier général, et, après la victoire militaire, en font la capitale du nouveau Second Empire bulgare. La ville devient en quelques décennies l'un des centres orthodoxes les plus importants des Balkans.
La forteresse Tsarevets — cœur médiéval
Claire Vasseur :La forteresse Tsarevets est l'icône de Veliko Tarnovo. Que voit-on quand on la visite aujourd'hui ?
Ivan Petrov :Tsarevets est la colline principale, celle qui abritait le palais royal et la cathédrale patriarcale. La forteresse couvre environ 100 000 m². Elle a été restaurée massivement dans les années 1980, à l'occasion du 1 300e anniversaire de la fondation de l'État bulgare (1981). Cette restauration est belle mais critiquée par certains historiens pour ses partis pris esthétiques — c'est plus une « reconstruction » qu'une fidèle conservation.
Quoi qu'il en soit, ce qu'on voit aujourd'hui est saisissant : la porte principale (la Tour des Asens, restaurée), les vestiges du palais royal, la cathédrale patriarcale (partiellement reconstruite), la tour Baldwin (où le comte Baldouin de Flandre a été emprisonné et est mort, après la quatrième croisade en 1205), et surtout la vue sur la vieille ville et le méandre de la Yantra. Pour visiter, comptez 3 heures sur place. Le soir, il y a un spectacle son et lumière à 21h en été — touristique, mais impressionnant.
L'apogée du Second Empire bulgare
Claire Vasseur :Quand on parle d'apogée, à quelle période se réfère-t-on précisément ?
Ivan Petrov :L'apogée se situe au règne d'Ivan Asen II, qui dirigea la Bulgarie de 1218 à 1241. Sous son règne, la Bulgarie atteint son extension territoriale maximale : elle s'étend des Carpates au nord (Roumanie actuelle) à la mer Égée au sud, de la mer Adriatique à la mer Noire. C'est un véritable empire balkanique qui rivalise avec Byzance et le Royaume serbe.
Tarnovo est alors une capitale rayonnante. On y construit la Sainte-Mère-de-Dieu (cathédrale patriarcale), de nombreuses églises, des écoles théologiques. Le travail des copistes-enlumineurs y est exceptionnel — l'« école de Tarnovo » produit des manuscrits d'une qualité comparable à celle de Constantinople. Au XIVe siècle, sous Ivan Alexandre (1331-1371), la production littéraire et artistique connaît un second pic. C'est le « siècle d'or » bulgare avant la chute.
Claire Vasseur :On parle parfois de Tarnovo comme « la troisième Rome ». Est-ce historiquement justifié ?
Ivan Petrov :L'expression est postérieure et tendancieuse. Elle vient du nationalisme bulgare du XIXe siècle, qui voulait rattacher Tarnovo à la lignée Rome → Constantinople → Tarnovo (puis plus tard Moscou). Sur le plan strictement historique, la formulation est exagérée : Tarnovo n'a jamais eu le rayonnement universel de ces deux villes. Mais c'est vrai que c'était une grande capitale orthodoxe slave, avec un patriarcat autocéphale, des écoles théologiques de premier plan, et un rôle dominant dans la diffusion de la culture cyrillique vers la Russie.
Pour comprendre cette continuité culturelle slave-orthodoxe, on peut faire un parallèle avec d'autres capitales médiévales rivales en Europe centrale, comme Esztergom en Hongrie. Notre partenaire LaHongrie.fr a publié un dossier intéressant sur la rivalité Buda/Esztergom au Moyen Âge qui éclaire la question.
La chute en 1393 et l'occupation ottomane
Claire Vasseur :Comment l'empire bulgare s'est-il effondré ?
Ivan Petrov :De manière progressive puis brutale. Au XIVe siècle, l'empire est déjà fragilisé : divisions internes (le tsarat est partagé entre plusieurs branches dynastiques), peste noire (1348), pression ottomane croissante depuis le sud. En 1393, Bayezid Ier, sultan ottoman, lance le siège de Tarnovo. La ville résiste trois mois. Le 17 juillet 1393, la ville tombe.
Le sac est partiel — la ville n'est pas rasée, mais les principales églises sont endommagées, le palais royal est pillé. Le patriarche Euthymios, dernier patriarche bulgare avant l'occupation, est exilé en Macédoine où il mourra. La Bulgarie disparaît politiquement et reste sous domination ottomane pendant cinq siècles, jusqu'à la libération de 1878 grâce à la guerre russo-turque. C'est la « Renaissance bulgare » du XIXe siècle qui redonne sa fierté à la ville.
Que voir à Veliko Tarnovo en 1 jour
Claire Vasseur :Beaucoup de visiteurs francophones n'ont qu'une journée pour découvrir la ville. Quelle hiérarchie recommandez-vous ?
Ivan Petrov :Avec une journée, je propose la séquence suivante. Le matin, dès 8h, visite de la forteresse Tsarevets — il faut au moins 3 heures pour la parcourir. Vers midi, déjeuner dans la rue Samovodska Charshia, où l'on trouve les meilleurs ateliers d'artisans (céramique, cuir, tisserands) et plusieurs bonnes mehana. L'après-midi, je conseille la vieille ville et le quartier Asenova — c'est là, en contrebas, que se trouvent les meilleures vues sur Tsarevets et que l'on retrouve l'atmosphère de la Renaissance bulgare. Fin d'après-midi : montée à pied à l'église des Quarante-Martyrs, dans la vieille ville haute, qui contient des inscriptions historiques précieuses.
Pour ceux qui ont 2 ou 3 jours, je rajoute Arbanasi (5 km au nord), village-musée avec ses « maisons-forteresses » du XVIIe siècle, et le monastère de la Sainte-Trinité. Pour planifier votre étape Veliko Tarnovo dans un séjour plus large, lisez notre circuit Bulgarie 15 jours 2026 qui détaille les jours 10-12 sur place.
Que voir à Veliko Tarnovo en 2-3 jours
Claire Vasseur :Si on a 2-3 jours, quels sites ne pas rater au-delà de Tsarevets ?
Ivan Petrov :Au-delà de Tsarevets et Arbanasi, je recommande absolument la colline Trapezitsa — la deuxième colline historique, longtemps oubliée et désormais en cours de réhabilitation, avec ses 22 églises médiévales partiellement restaurées. C'est moins fréquenté, plus authentique. Pour les amateurs de monastères orthodoxes, le monastère de Preobrazhenski (15 km au nord) et celui de Sainte-Trinité, fondés au XIVe siècle, sont des arrêts incontournables. Lisez notre guide des monastères bulgares pour les détails.
J'ajouterais le musée des « Vozrojdane et de l'Assemblée constituante » : Veliko Tarnovo a été le siège de l'Assemblée qui a rédigé la première constitution bulgare en 1879, après la libération. C'est un complément historique essentiel pour comprendre la continuité Tarnovo médiévale → Bulgarie moderne.
Les erreurs typiques des touristes francophones
Claire Vasseur :D'après votre expérience, quelles sont les erreurs les plus courantes des visiteurs français à Veliko Tarnovo ?
Ivan Petrov :Trois erreurs reviennent souvent. La première : sous-estimer le dénivelé. Veliko Tarnovo est construite sur des pentes raides. Tsarevets demande de la marche en montée. Le quartier Asenova est en contrebas. Prévoir de bonnes chaussures et une bouteille d'eau. La deuxième : visiter en plein milieu de la journée. La forteresse Tsarevets sans ombre devient brûlante en juillet-août. Mieux vaut commencer à 8h dès l'ouverture et terminer avant 11h, ou venir en fin d'après-midi (16h-19h).
La troisième : confondre Tsarevets et Trapezitsa. Beaucoup de visiteurs ne savent pas qu'il y a deux collines historiques distinctes. Trapezitsa, moins fréquentée, est aussi importante historiquement. Il y a un téléphérique entre les deux depuis 2019 — pratique. Ne ratez pas Trapezitsa si vous restez plus d'une journée. C'est un peu comme aller à Rome et n'y voir que le Forum sans le Palatin : on rate la moitié de la ville.
Questions rapides : les idées reçues sur Veliko Tarnovo
Faux. La Bulgarie a connu plusieurs capitales : Pliska puis Preslav sous le Premier Empire bulgare (VIIe-XIe siècles), Veliko Tarnovo sous le Second Empire (1185-1396), Sofia depuis 1879. Veliko Tarnovo n'a été capitale « que » 211 ans environ.
Faux et vrai partiel. Les murs et fondations sont médiévaux, mais l'état actuel résulte d'une vaste restauration des années 1980 pour les célébrations du 1 300e anniversaire de la fondation de l'État bulgare. C'est plus une reconstitution qu'une conservation pure.
Vrai. « Tarnovgrad » est la forme médiévale, « Tarnov » la forme abrégée que l'on retrouve dans les chroniques. « Veliko Tarnovo » (Grand Tarnovo) est le nom contemporain depuis 1878.
Faux. Le « pont penché » que l'on voit dans la vieille ville est un effet d'optique dû à la déclivité naturelle du terrain et à la pente du méandre de la Yantra. Les ingénieurs n'ont rien d'intentionnellement penché.
Probablement vrai. Le comte Baldouin de Flandre, premier empereur latin de Constantinople, a été capturé par le tsar bulgare Kaloyan en 1205 après la bataille d'Andrinople. Il a été emprisonné à Tarnovo, où il est mort dans la « Tour Baldwin » — d'où son nom contemporain.
Vrai. Le musée archéologique régional expose des objets thraces trouvés dans la région. Le site lui-même montre quelques vestiges intégrés dans les fondations médiévales. Pas spectaculaire mais documenté.
Conclusion — les 3 choses à retenir selon Ivan
- Veliko Tarnovo est la capitale médiévale du Second Empire bulgare (1185-1396), apogée de la culture orthodoxe slave avant la conquête ottomane.
- La forteresse Tsarevets est l'icône, mais Trapezitsa et Asenova complètent l'expérience. Compter 2 jours sur place pour bien comprendre la ville.
- 2026 est une année exceptionnelle : le passage du Giro d'Italia (étape 2 du 9 mai) met la ville en lumière mondiale. Anticiper ses réservations hôtel.
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FAQ
Pourquoi Veliko Tarnovo est-elle appelée l'ancienne capitale de la Bulgarie ?
Veliko Tarnovo a été la capitale du Second Empire bulgare, qui exerça son rayonnement de 1185 à 1396. C'est sous cette dynastie que la Bulgarie connut son apogée médiévale, devenant un grand centre orthodoxe et littéraire. La ville a abrité les patriarches bulgares, accueilli les grands tsars (Ivan Asen II, Tsar Ivan Alexandre), et rivalisait alors avec Constantinople en termes d'influence culturelle.
Que voir à Veliko Tarnovo en une journée ?
Pour une visite d'une journée à Veliko Tarnovo, prévoir : le matin la forteresse Tsarevets (3 heures, ouverte 8h-19h en mai-octobre), midi déjeuner dans la rue Samovodska Charshia (artisans), après-midi la vieille ville et le quartier Asenova, fin d'après-midi monastère de la Sainte-Trinité (5 km au nord). Pour 1 jour, c'est intense mais possible. 2 jours est la durée idéale.
Quand a été fondée Veliko Tarnovo ?
L'occupation du site de Veliko Tarnovo remonte à 5 000 ans (vestiges thraces, romains, byzantins). La ville médiévale telle que nous la connaissons a été refondée en 1185, lorsque les frères Asen et Pierre s'y installèrent et lancèrent la révolte qui mena à la création du Second Empire bulgare. La ville a connu son apogée au XIIIe et XIVe siècles, avant de tomber aux mains des Ottomans en 1393.
Comment s'est terminé le Second Empire bulgare ?
Le Second Empire bulgare s'est terminé en 1396 avec la chute de Veliko Tarnovo aux mains des armées ottomanes du sultan Bayezid Ier. La ville a été assiégée pendant trois mois en 1393, puis prise et partiellement détruite. Le patriarche Euthymios, dernier patriarche bulgare avant l'occupation, fut exilé. La Bulgarie est restée sous domination ottomane pendant cinq siècles, jusqu'à la libération de 1878.
Veliko Tarnovo est-elle sur le parcours du Giro 2026 ?
Oui, Veliko Tarnovo est ville-arrivée de la 2e étape du Giro d'Italia 2026, samedi 9 mai 2026. Le peloton arrive de Burgas après environ 210 km de course vallonnée. C'est une vitrine internationale exceptionnelle pour la ville médiévale et son patrimoine. Le passage du Giro a entraîné une rénovation des accès et une mise en valeur des sites avant l'événement.